Marque-pages
28 juillet 2026
25 juillet 2026
De la visibilité (3) : conclusion
La capacité à être vu par autrui, que ce soit directement ou par image interposée, touche tous les domaines de la vie collective. De sorte qu'appréhender la visibilité, comme le propose cette étude, nécessite de parcourir l'histoire des techniques, les représentations mentales, la hiérarchie, les religions, la politique, le sport, le journalisme, l'art, les professions, l'économie, le droit, la psychologie, la morale... Il est essentiel de s'appuyer sur toute une gamme de disciplines universitaires. Et se limiter à la France est insuffisant, il est nécessaire de traverser l'Atlantique pour voir comment s'y déploie le phénomène. [p.617-618]
Pour comprendre le milieu social du monde populaire, il faut user des ressources du monde savant, mais aussi utiliser celles-ci pour se distancier de la vision propre aux érudits, avec leurs préjugés. Si la culture de la visibilité imprègne fortement les milieux populaires, elle n'épargne pas ceux qui la pensent (universitaires), alors que ceux-ci ont plutôt tendance à la dénigrer. L'essai de Nathalie Heinrich tente de convaincre que le désir de défendre des valeurs, ce qui est le plus souvent le cas du monde érudit, ne doit pas entraîner le mépris et entraver le désir de comprendre, d'expliquer. [p.618]
La visibilité est alors envisagée dans l'essai comme un phénomène à analyser : il s'agit d'une réalité mais aussi d'une valeur, au sens où elle constitue une évaluation des êtres auxquels elle est appliquée. Le statut de cette valeur peut varier, entre valeur et antivaleur, valeur publique ou privée [voir partie 2], selon une série de contextes.
Elle est une valeur mieux acceptée et une réalité plus présente lorsqu'on descend dans l'échelle hiérarchique (milieux sociaux, niveaux d'étude, classes d'âge). D'où sa discréditation dans les milieux cultivés et le peu d'attention – autre que critique – que le monde universitaire (français notamment) lui a porté. Je cite Nathalie Heinrich :
"Ceci alors que son expansion durant tout le XXe siècle en fait le phénomène majeur de notre modernité, a considérablement remodelé l'échelle sociale, modifié la notion même de catégorie socioprofessionnelle, reconfiguré l'élite, réorienté les pratiques religieuses, affecté les mœurs politiques, créé de nouveaux statuts et de nouvelles professions, entraîné d'importants effets économiques, pesé sur la doctrine juridique et la jurisprudence, donné lieu à des expériences émotionnelles d'une rare intensité, bousculé le rapport des valeurs." [p.619]
Le phénomène de la visibilité à l'âge médiatique est aussi nouveau que les techniques qui l'ont rendu possible. Cependant, il remplace des pratiques profondément ancrées dans notre culture, grâce aux formes religieuses qu'elles ont longtemps prises.
Si l'on essaie de résumer l'évolution de la définition de l'excellence après la Renaissance, on passe, sous l'Ancien Régime, d'une excellence sans singularité (aristocratie étayée par un récit familial et résumée par un nom), à un élitisme bourgeois après la Révolution, où l'excellence rimait avec le mérite, la conformité aux conventions et le respect de l'argent. S'y est ajouté, au milieu du XIXe siècle, l'élitisme artiste où, pour la première fois, l'excellence a pu reposer sur la singularité. Le XXe siècle enfin a mis en avant la singularité qui ne repose que sur la visibilité, donc dissociée de l'excellence. [p.621]
Ainsi oscillent les conceptions de la grandeur : "C'est donc une vieille histoire qui se dissimule derrière les habits neufs de la visibilité d'aujourd'hui." [p.622]
Cet essai nous aide à mieux en comprendre les ressorts.
Critique
Un compte rendu de l'essai, signé Aurore Chaillou, regrette que la sociologue Heinrich aborde trop rapidement le concept d'invisibilité ; une page à peine, dont ce passage : "Il s’agit moins d’une invisibilité réelle, où la personne ne serait pas vue du tout, que d’un ‘déni de regard’, dont la sociologue Claudine Haroche estime qu’il est susceptible de provoquer la perte de l’intériorité et de déposséder la personne de ses attributs les plus fondamentaux" [p.546]
Aurore Chaillou pense qu'une exploration de la manière dont une société condamne des populations entières à l’invisibilité lui aurait permis de montrer la violence de cette construction sociale.
23 juillet 2026
Le capital de visibilté (2) : valeur et antivaleur
(suite de la première partie)
La sixième partie de l'essai, plus ardue que les précédentes, est consacrée à l'axiologie de la visibilité. L'étymologie de "axiologie" permet d'en bien saisir le sens : du grec axios (qui vaut, qui a du poids, digne de) et logos (étude). C'est donc la science des valeurs, terme utilisé lorsqu'il s'agit de poser un jugement de valeur par opposition au jugement de fait (c-à-d sans évaluation morale ou personnelle).
"Je peux comprendre l'émotion de ce jeune Anglais, venu assister aux funérailles de la princesse Diana pour lui rendre un hommage personnel, et qui parlait avec émotion de la visite qu'elle lui avait rendue à l'hôpital où il était soigné. Il s'agit là d'une réaction personnelle à une expérience personnelle. Beaucoup plus inquiétante fut l'immense émotion collective de ces milliers de personnes qui n'avaient jamais rencontré Diana et qui ne la connaissaient qu'à travers la médiation de l'écran et de la presse. Certains prétendront que la réaction du public est sincère et qu'elle ne résulte d'aucune manipulation, mais son ampleur phénoménale [...] constitue un événement composite, une alchimie complexe combinant authenticité et artifice." [p.548]
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| Dépôt de fleurs à la mort de la princesse Diana |
22 juillet 2026
Le capital de visibilité (1)
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| "De la visibilité : excellence et singularité en régime médiatique" – Nathalie Heinrich, (1980, 2012), 2026 – Folio Essais n°729 |
Reconnaissance"Je suis une image dont on parle" constatait l'animateur télé Michel Polac. Pour parler d'une image, encore faut-il pouvoir nommer ce dont il s'agit. D'où l'importance du nom, fondamental pour les vedettes, avec usage fréquent du pseudonyme : Mistinguett, Arletty, Woody Allen, ...DissymétrieLa diffusion à grande échelle d'un sujet fait que, à la multiplicité des images, fait écho la multiplicité des sujets capables d'identifier ces images d'une seule personne. La dissymétrie entre une personnalité et le nombre de ses admirateurs prime sur les propriétés substantielles – talent, héritage, beauté, charisme, etc. – qui justifient l'accès au rang de personnalité.Pourquoi cette notion de dissymétrie, apparemment évidente, est-elle si importante ? C'est qu'elle crée un différentiel de ressources entre gens connus et inconnus. Ce différentiel peut en effet s'assimiler à un véritable capital.
- Mesurable. Aux États-Unis plusieurs indicateurs ont été utilisés pour mesurer l'audience d'une personne connue. Prenons l'exemple du magazine Forbes, dans lequel le spécialiste des médias Peter Kafka publiait le palmarès des cent premières célébrités. Il calculait son palmarès à partir des indicateurs suivants : rémunérations, mentions dans Google, coupures de presse, mentions à la télévision et à la radio (compilées par logiciels spécialisés), nombre de fois ou un visage célèbre apparaît en couverture de 17 magazines importants.
- Accumulable. Plus une vedette est visible, plus le nombre de ses fans augmente, plus l'exploitation de son image rapporte de profits. Le capital de visibilité est constitutivement circulaire, autoconstituant.
- Transmissible. Les proches d'une vedette attirent sur eux une part de cette ressource. Michel Polac reconnaît que sa popularité a fouetté la vitalité de sa mère, les compliments de l'entourage commun (voisins, commerçants, ...) flattant la vanité de la dame.
- Intérêts. La visibilité engendre des profits qui ne sont pas que symboliques. L'épouse d'Yves Mourousi raconte qu'à leur mariage, outre la participation bénévole des « amis », Ricard offrit l'apéritif, Barclay un buffet, RMC un grand concert. Cardin a offert la robe du soir et la robe de mariée, traîne de douze mètres sur cinq de large. Ne parlons pas des profits engendrés par la publicité.
- Convertible. Certains sportifs connus se tournent, par exemple, vers la mode. On ne présente plus Yannick Noah, qui fit de la chanson avec succès après une carrière réussie de tennisman.
Ceci clôt ma recension de la première des six parties de l'essai.
- Capital de la visibilité
- Histoire de la visibilité : préhistoire avant la visibilité ; multiplication ; diffusion ; renversement allant du secret à la publicité
- Distribution du capital de visibilité : familles royales ; politiques et sportifs ; créateurs et penseurs ; chanteurs, acteurs et mannequins ; télévision ; l'antihéros ; des stars aux people
- Gestion du capital de visibilité : artisanat et industrie de la visibilité ; économie ; droit
- Expérience de la visibilité : émotions ; attachements individuels ; cultes collectifs
- Axiologie de la visibilité : une grandeur singulière ; valeur ; la grâce des simples ; antivaleur : la critique des savants ; de la grandeur à la valeur : la conquête du mérite
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| Quatrième de couverture |
11 juillet 2026
Un siècle et un fils
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| Renaudot 2020 - 175 pages |
Marie-Hélène Lafon convient qu'elle aime mettre le lecteur au travail. Elle est consciente de la complexité générée par les nombreux personnages et par la chronologie bousculée. Elle s'en explique dans un entretien audio (Radio Télévision Suisse) :
"Les familles sont des arbres généalogiques. Et les arbres ont des racines qu'on ne voit pas, et c'est bien ce dont il est question dans ce livre. Si je travaillais en termes de stratégie marketing, jamais je ne commencerais un livre comme ça. Je fais ce que j'ai à faire du point de vue de l'énergie intime, de la dynamique intérieure du texte. Le premier "tableau" du roman a d'ailleurs été écrit en dernier, je savais que je l'écrirais, mais pas avant d'avoir donné au texte son architecture mouvante." [propos transcrits de l'entretien oral]
Le fils au centre du roman est André, né en 1924 de Gabrielle Léoty, femme indépendante peu désireuse d'élever un enfant. D'abord infirmière lorsqu'elle rencontre Paul Lachalme, d'une quinzaine d'années plus jeune, elle trouve un emploi à Paris où elle vit et fréquente librement des hommes. L'enfant qu'elle a de Paul est un accident. Gabrielle le confie à sa sœur Hélène, mariée à Léon, qui ont déjà trois filles. André sera accueilli, vivra heureux, mariera une Juliette et aura une belle descendance.
Paul est devenu avocat, butinera toujours les dames et mourra âgé. Gabrielle, vieillissante, ne manquera pas à ses devoirs, restera digne et élégante avec l'âge, mais sera naturellement moins courtisée. Elle s'éteindra dans son sommeil. André trouvera tout en ordre, appartement et papiers.
Il n'y a qu'un drame – et quel drame ! – dans cette histoire, il est esquissé à la fin du premier chapitre et se déroule chez les Lachalme. Cent ans plus tard, Antoine Léoty, le fils d'André qui travaille de par le monde, viendra dans le Cantal, à Chanterelle, et se recueillera sur la tombe de celui qui fut « supplicié » par accident ce jour d'avril 1908. L'événement impliquait aussi une servante dont le triste sort est raconté par Armand, neveu de Paul. Armand est précisément le prénom de celui qui mourut après quelques jours des suites de l'accident.
Tout s'éclaircit au bout, le puzzle est constitué : la troisième génération, par le regard d'Antoine, voit l'ensemble du tableau brossé par Armand. On a le temps de s'attacher à ces personnes, à ce monde tantôt rural, tantôt citadin, monde en devenir, comme Antoine en est l'exemple, une génération en mouvement.
Un livre attachant qu'on a envie de relire. Si j'ai beaucoup spoilé, n'en prenez pas ombrage, lisez avec bonheur l'histoire de ce fils venu par surprise. Vous oublierez vite ce que je vous ai révélé, faites un reset et pénétrez le dédale remis dans le désordre.
Marie-Hélène Lafon est un peu farceuse, elle fait un clin d'œil à Pierre Michon dans le second fragment daté "23 janvier 1919". Paul Lachalme et son frère cadet Georges étudient au lycée à Aurillac où ils surpassent les autres élèves, bien que ceux-ci, moins empaysannés, soient railleurs envers les frères :
"[...] Georges et lui les surpassent en tout, c'est comme ça, c'est éclatant, mais il ne faut jamais mollir, ni baisser la garde. Lui, Paul Lachalme, ne baisse jamais la garde, même s'il a les pieds froids. Sub tegmine fagi ; fagi, de fagus, qui a donné fayard ; il est content de l'avoir appris, on ne perd pas tout à fait son temps avec Virgile, et Michon ; à cause de sa calvitie monacale, on dit le Père Michon, avec les deux majuscules, ou PM, à l'anglaise ; il vient de Guéret et vous débite les Bucoliques en tranches juteuses et impeccables avec une émotion presque contagieuse. [...]. Il [Paul] envierait presque à son frère la rutilante origine grecque de son prénom, Georgos, le laboureur ; mais il donnerait bien davantage encore pour s'appeler André depuis que le Père Michon leur en a jeté en pâture la mâle étymologie. André, c'est l'homme qui bande ; PM ne l'a pas dit comme ça, il a mis les formes, mais on a compris, et il a su que l'on avait compris, que quelques-uns, du moins, avaient entendu la suave nuance et s'en souviendraient. [...]." [pp.29-30]
(Pierre Michon, né en 1945, n'aurait pu être le professeur des fils Lachalme en janvier 1919)
3 juillet 2026
Sans elle
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| "Catherine", 1984 - Folio n°6255 - 176 pages |
"À tout le moins comprenait-il que l'emportement léger à quoi certains chemins l'invitaient, que le bonheur qu'il avait trouvé à les parcourir, supposaient qu'il s'en ouvre à Catherine, laquelle, seule, y faisait naître et sourdre la clarté dense qui les rendait rétrospectivement tels – bonheurs, emportements... C'est elle qui détenait la clé. Il fallait, il suffisait qu'elle soit là, présente." [p.11]
"[...] sombre, insupportable que dix ans aient passé de la sorte, dans ce parfait apaisement, pendant lesquels, chaque jour, sans s'en rendre compte, il avait commis la faute infime, impardonnable, de n'être plus sur le qui-vive pour se tenir à sa hauteur, près d'elle qui l'avait accepté.Le vrai courage, que je n'ai pas, c'est celui de tous les instants. La longue patience. Je lui demandais tout – d'être là, de magnifier, seulement en lui montrant, le monde qu'elle m'avait ouvert. Mais j'avais tant à faire dans ce monde qui n'existait que par elle que je n'avais plus de temps ni d'attention pour elle." [p.11]
Autres lectures de Pierre Bergounioux sur Marque-Pages : "Jusqu'à Faulkner", "C'était nous", "Cousus ensemble".
23 juin 2026
Le Soleil à Versailles
Émilie Aubry (Arte - "Le dessous des cartes"), dans son éditorial préfaçant les actualités géopolitiques hebdomadaires (courriel tous les samedis), cite très à propos Louis XIV. Une manière pour la journaliste de blâmer un Américain à Versailles :
"Il est très malaisé de parler beaucoup sans dire quelque chose de trop"."Quand on peut tout ce que l'on veut,il n'est pas aisé de ne vouloir que ce que l'on doit".
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| Louis XIV par Pierre Mignard |
15 juin 2026
"Vies minuscules" commenté
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| Foliothèque n°120, 2004 - 231 pages |
Par en venir à bout, je veux dire en extraire toute la quintessence, élucider le vocabulaire et certaines propositions ou paragraphes qui paraissent sans lien avec les récits, et surtout situer l'ouvrage dans la littérature des années 1980, avec ses particularités et ses audaces stylistiques. Car s'il propose les histoires brodées de gens humbles qu'il a plus ou moins connus, Pierre Michon y dessine de loin en loin, comme en filigrane, des éléments autobiographiques (dont on peut même déduire un arbre généalogique [p.188]) où il confesse sa déception par rapport à l'écriture, inespérée, inaboutie jusque-là (il a quarante ans et aucun livre), qui s'accomplit enfin par l'objet même du travail qui l'occupe, ce texte exceptionnel et libéré.
L'incontournable Foliothèque n°120 de Dominique Viart, professeur de littérature et critique littéraire, apporte toutes les réponses aux interrogations que suscite "Vies minuscules". Malheureusement, ce livre est épuisé et ne sera sans doute jamais réédité. On le trouve en bibliothèque ou d'occasion, à des prix indécents.
Plutôt qu'une recension exhaustive qui prendrait trois ou quatre billets et me laisserait aussi épuisé que le bouquin, je propose de se focaliser sur deux trois pages où il est question de l'influence de Michel Foucault sur l'auteur de "Vies minuscules", influence que reconnaît volontiers Michon.
Foucault, avec l'historienne Arlette Farge, travaille en 1977 sur "La vie des hommes infâmes", cherchant à restituer quelque chose de la vie des « gens de peu » au 18e siècle. Le philosophe explique son projet : [p.114]
"C'est pour retrouver quelque chose comme des existences-éclairs, ces poèmes-vie que je me suis imposé un certain nombre de règles simples : qu'il s'agisse de personnages ayant existé réellement, que ces existences aient été à la fois obscures et infortunées, qu'elles soient racontées en quelques pages ou mieux en quelques phrases aussi brèves que possible, que ces récits ne constituent pas simplement des anecdotes étranges ou pathétiques, mais que d'une manière ou d'une autre (parce que c'étaient des plaintes, des dénonciations, des rapports) ils aient fait réellement partie de l'histoire minuscule de ces existences, de leur malheur, de leur rage ou de leur incertaine folie et que du choc de ces mots et de ces vies naisse pour nous encore un certain effet mêlé de beauté et d'effroi." ["La vie des hommes infâmes" - Cahiers du chemin, Gallimard, 1977]
Presque tout ceci vaut pour les "Vies minuscules", comme si Michon avait voulu mettre en littérature ce que restituait enfin une certaine histoire. D'infâme, Michon retient le sens étymologique : sans réputation.
"Son geste s'inscrit délibérément dans le sillage ouvert par Foucault bien plus que dans celui du réalisme social ou populiste." [p.114]
L'écrivain prend ainsi le contre-pied de cet écrasement rhétorique, stigmatisé par Foucault, dont les petites gens sont victimes de la part du pouvoir qui les juge.
En adoptant ce grand style, Michon sait qu'il réintroduit en littérature tout ce que celle-ci repousse alors : les grandes orgues et les effets de sens. "Foucault aurait vu là une imposture énorme", reconnaît-il. Cependant, la rhétorique fait ici "résonner la part inentendue des humbles et la grandeur, parfois dérisoire, toujours pathétique, de leurs rêves".
Si l'émotion, le pathos, dans la création littéraire avait été violemment exclue dans les années 70, nul mépris du pathétique chez Michon qui en revendique la recherche. "Il réhabilite l'affect contre le concept." [p.115]
"C'est plus qu'un ton : possibilité d'écrire, comme délivrée du tabou de l'affect, et, avec cette délivrance, un rythme, un certain rapport aux choses et aux gens que l'on dit." [p.116]
Ces réflexions complètent les billets antérieurs sur "Vies minuscules" ici et là.
9 juin 2026
Juste une matinée
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| Quatrième de couverture de "Cousus ensemble" |
L'auteur classique n'est pas précisé dans le livre, il s'agit vraisemblablement de Voltaire, dont le vizir Zadig mesure la rareté des moments heureux dans une vie : "[...] il se souvenait qu’un grand vizir, son prédécesseur, avait compté tous les moments de bonheur de sa vie, et n’en avait trouvé qu’une matinée, [...]". ["Zadig ou la destinée", 1748]
Pour tenter de coudre ensemble ses moments de pure félicité, Bergounioux sonde des souvenirs autobiographiques.
L'auteur raconte avoir éprouvé un vrai bonheur, par un beau dimanche de juin, au bord de la Dordogne, à voir son père attraper quantité de poissons près de la rive ; chaque prise met l'enfant en joie. Cependant, deux choses ternissent le moment heureux : d'abord ces poissons qui les narguent au milieu de la rivière, éclats de soleil bondissants impossibles à atteindre ; puis l'inquiétude de ne pas rentrer à l'heure, car il y a loin de la rivière à la maison et, le soir, il doit se rendre à une fête de son école. Bonheur deux fois terni.
Plus tard, il est possible de remédier à ces félicités en demi-teinte, de "confier cela à celui qu'on est devenu" : adulte, il achète un matériel de pêche au lancer – sa paie y passe–, de quoi prendre les poissons nageant au centre du cours de la Dordogne. Il exauce ainsi celui qu'il était ce dimanche-là, et s'il le veut, imaginera un garçonnet accroupi sur l'herbe riveraine, empreint d'une joie démesurée à voir ramener un beau poisson du cœur de la rivière.
L'auteur poursuit : "... les événements qui remontent à l'enfance continuent d'appeler, du fond du temps, un écho, un aboutissement" et il cite Georg Groddeck, psychanalyste, "On a tous les âges à chaque instant".
C'est dans la rue, à vingt pas de la maison, un beau soir. Je ne sache pas que le jour enfui n'ait rien livré de spécialement bon, intéressant, nouveau. C'est le temps immobile de l'enfance, la paix qui descend sur la ville lorsque les magasins ferment leur porte et que les gens sont rentrés chez eux. Il se peut, mais ce n'est pas certain, que le parfait contentement que j'éprouve, alors, tienne à ce que, justement, l'espace public est débarrassé de l'affairement habituel, ouvert aux rêvasseries que j'y projette, faute de trouver mon compte aux choses, aux événements effectifs dont il est occupé pendant la journée. C'est à cette absence, ce vide, cette disponibilité que tiendrait ma félicité. Je ne sais pas. [p.22]
De Michon ("Vies minuscules"), je glisse naturellement vers Bergounioux. Ils se sont fréquentés, leur travail présente des similitudes et Michon apprécie l'abattage faulknérien de son compère. Ils sont tous deux grands admirateurs de l'auteur américain. Voir "Jusqu'à Faulkner", ici et là.
4 juin 2026
Citation
Vouloir corriger les défauts du caractère d'un homme par des sermons de morale est aussi chimérique que de forcer un chêne à donner des abricots.
Arthur Schopenhauer
31 mai 2026
Hommage
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| © Observatoire de la mondialisation (It) |
30 mai 2026
Visages du mal
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| "Congo" - Éric Vuillard Actes Sud Babel, 2012 95 pages |
Qualifiées de "Récit", ces quelques dizaines de pages, qui ne revendiquent en aucun cas le statut de livre d'histoire, font plutôt office de pamphlet.
D'Alphonse Chodron : "Car on est grand homme de cette façon-là, un peu châtelain, un peu poète ou jardinier, un peu homme d'affaires, président du conseil d'administration de telle ou telle compagnie, prince de la chaussure, négus du charbon, énorme grenouille." [p.21]
"L'effroi nous saisit en regardant ces photographies d'enfants aux mains coupées, les cadavres, les petits paniers pleins de phalanges, les tas de paumes, l'effroi, mais surtout une peine immense, et cette peine, c'est elle qui rapproche sans le vouloir la photo de Wahis [Théophile Wahis, fidèle du roi Léopold II] et celle des enfants, c'est elle qui rapproche les médailles et les moignons, c'est elle qui réclame de voir les carrosses, les loges de théâtre, toutes ces babioles jetées à la face des photographies légendaires pour qu'elles les dévorent." [p.71]
25 mai 2026
Les sermons de l'abbé Bandy
« Il s'écoute parler », disait ma grand-mère, qui avait passé l'âge du crêpe blanc et des voilettes ; en effet : il s'enivrait des échos de son verbe, s'émouvait de l'émoi qu'il causait aux chairs des femmes et aux cœurs des enfants, en un mot, il faisait du charme. Sa messe impeccable était une danse de séduction ; les noms y éclataient comme les plumes d'un oiseau à la parade ; la perfection chatoyante des consonances latines était le complément de la chasuble aux couleurs cycliques, qui est blanche pour le Christ et rouge pour les martyrs, et d'ordinaire timidement verte comme les prés ensoleillés, c'était le complément de la beauté virile, nette et brune, dont l'avait gratifié la nature. Qui cherchait-il à séduire ? Dieu, les femmes, lui-même ? Les femmes, certes, il les aimait ; Dieu sans doute, croyant alors que la Grâce ne se prêtait qu'aux riches, aux beaux parleurs ; lui-même sûrement, qui s'encombrait de chasubles sous les voûtes et de lourde moto sous le soleil, de belles maîtresses et de théologie. [p. 185]
" [...] écroulé dans l'épine blanche et le lierre froissé, étreignant les fougères, sa chemise de gros coton bleu ouverte sur sa poitrine d'ivoire, l'abbé, les yeux grands ouverts, les regardait : il était mort." [p.212]
Pierre Michon - "Vies minuscules" (Vie de Georges Bandy)
24 mai 2026
Existences modestes et singulières
"Ma grand-mère lui apprit à lire et écrire. [...]. Parmi les palabres patoises, une voix s'anoblit, se pose un ton plus haut, s'efforce en des sonorités plus riches d'épouser la langue aux plus riches mots. L'enfant écoute, répète craintivement d'abord, puis avec complaisance. Il ne sait pas encore qu'à ceux de sa classe ou de son espèce, nés plus près de la terre et plus prompts à y basculer derechef, la Belle Langue ne donne pas la grandeur, mais la nostalgie et le désir de la grandeur. Il cesse d'appartenir à l'instant, le sel des heures se dilue et dans l'agonie du passé qui toujours commence, l'avenir se lève et aussitôt se met à courir. [...]. Il n'était pas dépourvu d'intelligence, sans doute disait-on qu'il « apprenait vite » ; et, avec le bon sens lucide et intimidé des paysans de jadis qui rapportaient les hiérarchies intellectuelles aux hiérarchies sociales, mes aïeux, sur de vagues indices élaborèrent pour rendre compte de ces qualités incongrues une fiction plus conforme à ce qu'ils tenaient pour vrai : Dufourneau devint le fils naturel d'un hobereau local et tout rentra dans l'ordre.
Nul ne sait plus s'il fut instruit de cette ascendance fantasmatique, issue de l'imperturbable réalisme social des humbles. Il importe peu : s'il le fut, il en conçut de l'orgueil et se promit de reconquérir ce dont, sans qu'il l'eût jamais eu, la bâtardise l'avait spolié ; s'il ne le fut pas, une vanité prit possession de ce paysan orphelin élevé dans un vague respect peut-être, des égards inusités assurément, qui lui parurent d'autant plus mérités qu'il en ignorait la cause."
Pierre Michon - "Vies minuscules" (Vie d'André Dufourneau) [pp 15-16]
"Cette langue exagérée m’est venue au moment des Vies minuscules et pour les Vies minuscules, afin d’installer ces vies dans l’écart le plus grand entre leur référent minable et les grandes orgues dont je jouais pour rendre compte de cette nullité – pour en rendre compte, et dans le même mouvement la dépasser et la magnifier. La transformer en son contraire." [Tiré de "Pierre Michon, l'écriture absolue" - Presses universitaires de Saint-Étienne]
7 mars 2026
Soie et corsets
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| Folio n° 4564 - 170 pages |
Lingère, légère.On a vite fait de glisser de l'un à l'autre.C'est ce qui reste d'une enfance passée entre dentelle et frisson,et ce qui flotte dans l'air après que les grands secrets ne sont plus.
Ces quatre lignes de Guy Goffette infusent en nous l'esprit d'un texte poétique et un rien fripon, relatant une enfance troublée par sept anecdotes. Elles furent vécues peu après la moitié du siècle précédent par un gamin de la campagne appelé Simon. Bien que qualifié de roman par l'auteur, ce texte est trop intime, pour ne pas rappeler que, comme lui, nous avons été ce petit bonhomme, troublé par les mêmes curiosités candides en fait de soies et dentelles.
Un livre délicieux et tendre, facile, sans drames, sinon les frémissements soudains du corps et quelques bobos à l'âme, qui font de l'enfance ce qui flotte encore dans l'air après qu'on a déshabillé la vie.


















