5 janvier 2026

Métaphore et mémoire

Il n'est pas facile de dire ce qu'est un bon roman. Les mauvais romans, en revanche, sont tous à peu près du même modèle ; ce sont des objets qui portent la marque du moule. Tout y est rassemblé pour plaire, pour étonner, pour toucher ; tableaux de mœurs et de travaux ; attitudes, mouvements, costumes, couleur et forme des lieux, patois, archaïsmes. Étalage de métaphores ; incantation vaine. Rien n'apparaît. C'est un monde d'image, et l'image n'est rien.

Mais voici un enfant qui n'a point fini de naître ; toujours retournant à la pulpe maternelle, comme le petit de la sarigue. Vêtu et enveloppé de ses enfants chéris ; qui voit hommes et choses en ombres sur sa fenêtre ; qui médite d'abord sur les mots, selon la loi de l'enfance ; qui pense par les dieux du foyer ; qui croit tout de ce monde proche, et ne croira jamais rien d'autre ; qui découvre toutes choses à travers ce milieu fluide. Semblable à ces peintres qui regardent les choses dans un miroir noir, afin de retrouver leur première apparence ; mais sans aucun artifice, et par la grâce de l'enfance. Toutefois cette comparaison, tirée de la peinture, peut faire comprendre ce que c'est que métaphore, et ce que c'est que peindre par métaphore ; car le peintre de paysage, afin de représenter la distance des choses, l'horizon, la mer et le ciel, doit les réduire d'abord à une apparence colorée, sans aucune distance. Ainsi notre poète voit d'abord les choses et les gens projetés sur la peau de l'œuf familial. D'où cette vérité immédiate, aussi bien déformée, aussi bien monstrueuse, et pourtant copiée fidèlement, comme les Japonais copient un poisson ou un oiseau. Nous voilà au premier éveil, à la première naissance du monde. C'est l'âge patriarcal revenu.

La métaphore à l'état naissant se rapporte à cet âge de la pensée où les idées, naturellement prises toutes de l'ordre humain, déterminent les objets extérieurs d'après les relations familiales et politiques. D'un côté, la première apparence de l'objet est conservée, car c'est l'idée pratique, l'idée d'artisan qui change l'apparence. D'un autre côté ces apparences expriment directement les affections ; tout monstre est langage et symbole. Tel est l'âge du poète. Et il ne faut point dire que le poète en cela imite le peintre ; mais il faut dire plutôt que le peintre retrouve quelque chose de la première poésie. Ainsi le mauvais romancier décrit des tableaux, vain travail, que l'imagination ne peut suivre ; au lieu que le poète, par la vérité des affections, rabaisse le monde au niveau de l'apparence et, de tout ce qui nous entoure, refait apparition et fantôme. Tel est l'âge magique, autant qu'on peut le décrire, où c'est le monde lui-même qui apparaît. Aux yeux d'une race active et industrieuse le monde n'apparaît plus, il est. Aussi nos rêveries sont maigres. Notre mythologie est extérieure et peinte. Ici au contraire la mythologie est en action, et découvre le monde. Je doute que le lecteur ait assez reconnu, en ce gribouillage, le peintre déplaisant des Swann et des Charlus, aux yeux de qui nous sommes des végétaux, poissons et autres formes. Déplaisant, mais fort. [pp335-336]

Alain - "Marcel Proust(10 décembre 1921) - Tiré des "Propos" (Pléiade 1956) 

  



Il est vrai que ce "gribouillage" d'Alain n'est pas aisé à comprendre en première ou même seconde lecture.
Je trouve adéquat de venir au secours du lecteur désemparé (dont je suis) par quelques mots trouvés sur la toile (Google), au grand dam, je l'imagine, de spécialistes proustiens.

Pour Marcel Proust, la métaphore n'est pas un simple ornement de style, mais l'instrument fondamental de la vérité littéraire, outil cognitif et esthétique qui révèle l'essence des choses. Elle permet de relier deux objets, deux sensations ou deux moments différents pour en extraire l'essence commune, échappant ainsi à la linéarité destructrice du temps. Elle unit ainsi des réalités éloignées (comme le passé et le présent ; le grand et le petit) et permet de retrouver le temps perdu en reliant les sensations à leur souvenir, créant ainsi des "métamorphoses" inattendues (ex. : des personnages en légumes), reliant la vie à l'art et à la mythologie, et construisant le sens de son œuvre.
Une vision du monde plutôt qu'une technique

Dans "Le Temps retrouvé", Proust affirme que " le style pour l'écrivain, aussi bien que la couleur pour le peintre, est une question non de technique mais de vision ". 
  • Lien analogique : La métaphore unit deux signes ou objets dissemblables pour révéler un rapport caché.
  • Sortie de l'insignifiance : Elle permet à l'écrivain de dépasser l'aspect superficiel des choses pour atteindre une « substance psychique » profonde. 
La métaphore et la mémoire involontaire 

Il existe une parenté directe entre la structure de la métaphore et le mécanisme de la mémoire involontaire (illustré par la célèbre madeleine de Proust). 
  • Rapprochement temporel : Tout comme la métaphore rapproche deux images, la réminiscence rapproche deux instants du temps (le présent et le passé).
  • Temps à l'état pur : En superposant ces deux moments grâce à une sensation identique, Proust estime que l'on saisit un fragment de « temps à l'état pur », soustrait aux contingences du présent.
La primauté du "Comme"

Bien que la métaphore soit le terme théorique utilisé, Proust emploie massivement la comparaison (introduite par « comme ») dans sa syntaxe. Ce mot est pour lui indispensable pour tisser la trame entre le moi et le monde, transformant la réalité observée en une réalité esthétique.

En résumé, la métaphore est chez Proust l'équivalent artistique de la résurrection du passé : elle donne une forme permanente à ce qui est par nature fugace.

 

28 décembre 2025

Les "saints"

Quoi de plus clair qu'un saint ? Ces hommes-là méprisaient le gain et méprisaient le luxe. Non pas, croyez-le bien, par l'espérance de dîner en ville au paradis. Les anciens sages dont Socrate est le modèle, vivaient à peu près comme des saints, sans espérer beaucoup des dieux. Descartes ne trouva rien de mieux que d'aller à la guerre, évidemment par dégoût d'une vie frivole à laquelle il avait goûté, et qu'il avait jugée. Et combien d'autres ont choisi une vie difficile, sans d'autre raison que de trouver l'équilibre et la paix ! Le plus beau spectacle que Proust ait vu était de trois arbres sur le bord d'une route, trois arbres qui n'étaient pas à lui. Les grands bonheurs sont sans vanité. Seulement la vanité a de terribles crochets; elle prend l'homme et le traîne. Proust n'y échappait point, et ne cessait point de la mépriser. Cette petite, continuelle et inutile violence contre soi n'est supportable que pour les faibles. Le fort se retire ou bien se jette. Si l'on se jette, il faut être tyran. Un tyran vit de vanité ; il s'oblige à croire à des choses qui ne sont point. Il vit sur ce creux ; il en prend son parti. [...].

Toute crise de société est une crise de vanité. Et l'on sait bien que l'abus des richesses vient de ce qu'on veut à tout prix que les richesses soient enfin respectées. Mais, bien mieux, on veut qu'elles soient respectables. Le parfumeur veut régner par l'esprit ; nous avons vu cela ; et c'est le comble du ridicule. De ce que j'ai des penseurs à ma solde, cela ne fait pas que mes propres pensées soient en bon ordre. Mais c'est cette fureur de vanité qui fait les tyrans ; je dis bien fureur ; car l'homme qui vit en trompeuse surface est nécessairement furieux, tout à fait comme celui qui veut acheter l'amour. Et l'on sait que l'amour ne va jamais à celui qui paie. Bien mieux, aucun genre d'amour ni d'admiration ne va jamais à celui qui paie ; on sait bien pourquoi, et lui-même sait bien pourquoi. De la même manière, aucune obéissance ne va jamais à celui qui force. Ces choses étant bien connues, la rage de parvenir s'exerce contre les hommes libres. Et le refus des hommes libres est la réalité de toute révolution. Les gouvernants, banquiers et généraux, on ne les juge pas tant odieux que sots, c'est-à-dire creux.[...].

[...] contre les saints, il n'y a aucune arme. Ils promènent leur mépris dans les rues, ils refusent l'admiration et l'acclamation, qui est le pain des vaniteux. Mais qui voit le saint ? Le saint est proprement invisible, il a jeté tous les vêtements de vanité sur quoi la lumière joue. [...].

Alain - "Propos" (Pléiade, édition 1956) [pp 1127-1129]


14 décembre 2025

Dénouer les poings

    Voici ce qui me fut conté, par une amie à cheveux blancs qui s'est retirée à la campagne et fait apprendre le catéchisme à des enfants barbouillés. Il est bon de dire que cette femme n'est pas plus croyante que moi ; le catéchisme n'est donc que l'occasion d'enseigner la morale commune ; enfin de débarbouiller les esprits. [...].

    Un enfant de vagabonds, fixés pour un temps dans les Creutes, qui sont les grottes de ce pays-là, fait retentir un jour la sonnette. "Que veux-tu, petit homme ? " – "Je veux qu'on m'apprenne ma prière et mon catéchisme." C'était le jour, il prend place. On lui apprend le signe de croix. "À quoi ça sert ?" Discours. "C'est le signe de Jésus mis en croix pour avoir enseigné l'égalité, la justice, l'amour, le pardon des injures. Le signe est pour rappeler ces choses, dans le moment où l'on va se laisser emporter par la colère, ou la vengeance ou la haine, ou le mépris. C'est comme si l'esprit du Juste mis en croix venait alors au secours." Enfin tout ce que peut dire du signe de la croix quelqu'un qui n'en use point.

    Une semaine passe. On s'entretient de la colère, toujours à propos du catéchisme. Et l'un des enfants, assez prompt à remarquer les faiblesses d'autrui, de dire : "C'est Michel (ce petit vagabond) qui est coléreux. Hier, il poursuivait André, tenant dans sa main une grosse pierre, et disant : "Je te tiens, tu n'iras pas jusqu'à ta maison." Mais voilà (se moquant), voilà qu'il s'arrête tout à coup, et, avec sa pierre, fait le signe de la croix, et jette sa pierre, disant à André qu'il n'ait pas peur, et qu'il peut rentrer chez lui."

[...]. Le petit vagabond n'était pas revenu ; ainsi l'histoire n'a pas de suite. Il se fit un silence, et tous les dieux passèrent.

Il faut déjà une science profonde pour comprendre que le passions, et leurs preuves si vives, dépendent des mouvements du corps, et que, pour dénouer la colère, il suffit de dénouer les poings. Mais qui croira, au premier moment, qu'il est plus maître de sa main que de sa pensée ? C'est pourtant ainsi. N'essayez point d'abord d'être juste en pensée à l'égard de votre ennemi, mais desserrez vos dents d'abord, ouvrez vos mains, pliez les genoux, inclinez la tête. Car la vie s'étrangle d'elle-même, avant d'étrangler l'autre. Il s'agit donc, comme Platon voulait, d'être premièrement juste à l'égard de soi-même, et de respecter en soi la forme humaine. Et c'est ainsi, par gymnastique d'abord, que la pensée réduit les passions ; alors seulement les idées reprennent leur sens humain. Mais, si l'effet est visible, les causes sont naturellement cachées. De là cette croyance, vieille comme le temps, que des gestes rituels évoquent l'esprit de vérité, et qu'il vient du dehors comme l'ange. Il y a vingt siècles que toute la paix du monde, si difficile à mettre en paroles, s'exprime par l'angélique geste du prêtre, qui joint les maints et les écarte, geste sans défense. Et voilà le miracle, essentiellement ; car il est vrai qu'un geste change tout. Il fallait penser ce geste ; telle était la vraie prière pour la paix. Si tu veux concevoir la paix, pose d'abord les armes. [pp 172-174]

Alain - "Le signe de croix(31 janvier 1914) - Tiré des "Propos" (Pléiade 1956) 

 


12 décembre 2025

Du roman généalogique

"De toutes ces angoisses nocturnes qui lui avaient souvent pourri une vie déjà bien encombrée par le travail, ou même de ces grandes idées qui étaient des programmes, des projets de vie pour les siens et pour lui-même, je ne pourrai jamais dire avec certitude que Firmin les a eues ; ici, je ne fais que des suppositions, des spéculations – du roman – c'est ça, je ne fais que du roman –, mais je crois que si ce que j'écris ici est un monde que je découvre en partie en le rêvant, je ne l'invente pas tout à fait : je le reconstruis pièce à pièce, comme une machine d'un autre temps dont on découvre que le mécanisme a pourtant fonctionné un jour et qu'il suffit de le remonter pour qu'il puisse redémarrer. Ce monde, je pars de sa disparition pour le reconstituer, peut-être à l'aveugle, en prenant trop de libertés, mais avec la conviction que je le fais dans le bon sens, comme à partir d'un fémur fossilisé le squelette d'un animal préhistorique que personne n'a jamais vu." [p 45] 
Laurent Mauvignier - "La maison vide" (Minuit)

 

Sur le même thème, je tiens à mettre en parallèle ce passage de Marguerite Yourcenar dans "Souvenirs pieux" (chroniqué ici en octobre 2017)

Reconstituer une généalogie à partir de documents lacunaires ne fut pas mince affaire : "La vie passée est une feuille sèche, craquelée, sans sève ni chlorophylle, criblée de trous, éraillée de déchirures, qui, mise à contre-jour, offre tout au plus le réseau squelettique de ses nervures minces et cassantes. Il faut certains efforts pour lui rendre son aspect charnu et vert de feuille fraîche, pour restituer aux événements ou aux incidents cette plénitude qui comble ceux qui les vivent et les garde d'imaginer autre chose. (M. Yourcenar) 

11 décembre 2025

Automne

 

Dans le brouillard s'en vont un paysan cagneux

Et son bœuf lentement dans le brouillard d'automne

Qui cache les hameaux pauvres et vergogneux


Et s'en allant là-bas le paysan chantonne

Une chanson d'amour et d'infidélité

Qui parle d'une bague et d'un cœur que l'on brise


Oh ! L'automne a fait mourir l'été

Dans le brouillard s'en vont deux silhouettes grises


Guillaume Apollinaire - "ALCOOLS" (1898 - 1913) (Édition de Didier Alexandre -Le Livre de Poche Classiques



Je n'imaginais pas qu'un poème aussi simple pût s'accompagner d'une longue analyse, trouvée sur " Commentaire Composé ". Plus commune aujourd'hui, je n'avais pas noté l'absence de ponctuation – qui à l'époque, renouvelait la création poétique (briser la phrase) à l'instar des peintres cubistes (briser l'espace) – et encore moins l'enjambement sur le deuxième vers, qui met en évidence la démarche incertaine du paysan cagneux. Et bien d'autres éléments d'étude (niveau BAC).
Intéressant.

"Automne" me rappelle particulièrement "L'Adieu".

7 décembre 2025

Graisser les bottes

"[...]. Ce mélange d'obéissance et d'irrespect fut difficile à sauver quand le philosophe [Alain] se fit canonnier. Il le sauva pourtant. Soldat volontaire, discipliné, qui jugeait ses chefs et ne flattait point, il apprit à haïr la guerre, non pas tant pour ses dangers (il était courageux par nature et doctrine), que pour l'esclavage où elle rejette les citoyens qui s'étaient crus libres. Il en vint à penser que la guerre et sa préparation sont les plus grands maux de nos sociétés. En temps de guerre les tyrans sont au-dessus de tout contrôle. Et même en temps de paix, qui décide des armements ? Qui des effectifs ? Qui des alliances ? Un petit cercle d'hommes que l'on dit compétents et qui mettent des lieux communs en discours. Des millions d'autres, sur lecture d'une affiche, graisseront leurs bottes. [...]" [p XIII]

André Maurois - Extrait de la Préface aux "Propos" d'Alain [Émile Chartier] dans l'édition de 1956 de La Pléiade. 

Paul-Anastasiu - Le Poilu


Ayant acquis d'occasion un exemplaire légèrement défraîchi des "Propos" d'Alain (en Pléiade), j'y musarde et y trouve quantité de textes courts d’une déconcertante actualité. Je propose de partager prochainement quelques aperçus de l'essayiste, au fil du temps et de mes humeurs.


1 décembre 2025

Reflets d'une émancipation


[...]
J’ai vu chanter un rossignol sous la lune, un rossignol libre et qui ne se savait pas épié. Il s’interrompt parfois, le col penché, comme pour écouter en lui le prolongement d’une note éteinte… Puis il reprend de toute sa force, gonflé, la gorge renversée, avec un air d’amoureux désespoir. Il chante pour chanter, il chante de si belles choses qu’il ne sait plus ce qu’elles veulent dire. Mais moi, j’entends encore à travers les notes d’or, les sons de flûte grave, les trilles tremblés et cristallins, les cris purs et vigoureux, j’entends encore le premier chant naïf et effrayé du rossignol pris aux vrilles de la vigne :
                                    
        Tant que la vigne pousse, pousse, pousse…
[...]

Colette - "Les vrilles de la vigne", tiré du recueil éponyme (1908).

 

Le titre donné à ce bref aperçu est emprunté à l'article conçu dans le cadre de l'exposition "Les Mondes de Colette", présentée à la BnF (sept 2025 - jan 2026).


Les textes de "Sido suivi de Les Vrilles de la Vigne" sont disponibles dans une belle édition audio (Audiblelue par Chloé Bauchet : 

 

29 octobre 2025

Nouvelles lointaines

Groupe Elidia, 2025
Éditions du Rocher - Litos
315 pages



Traduit de l'anglais par G. Jean Aubry (sous la supervision de Joseph Conrad). 

"En marge des marées" ["Between the Tides"] (1915) comprend quatre nouvelles que Joseph Conrad a écrites de 1910 à 1914. La plus longue, la plus remarquable selon moi, est "Le Planteur de Malata", qui occupe les quatre dixièmes du livre.

Si la mer n'est pas le lieu ni le lien qui relie ces quatre textes, les bateaux, ports, îles et colonies lointaines sont assez présents pour que le lecteur comprenne que l'écrivain connut une carrière dans la marine.

"Le Planteur de Malata" se déroule dans la haute société d'une grande ville coloniale. Le planteur Renouard, qui possède la concession de l'île de Malata, a mouillé sa goélette dans ce port et est invité par la famille Dunster. Miss Moorsom, très belle, froide, aristocratique, y séjourne avec ses parents, car elle est à la recherche de son fiancé disparu dans la région. Renouard tombe éperdument amoureux de la demoiselle et tient à éviter qu'on retrouve le soupirant, afin de la conquérir. 
Atmosphère délicieuse, romantisme, une prose admirable et élaborée dont j'avais oublié le beau rythme : tous ingrédients pour se complaire dans cette nouvelle dramatique.

"L'associé" voit un vieux bateau saboté pour toucher la prime de l'assurance, mais rien ne se passe comme prévu.

J'ai adoré "L'Auberge des Deux Sorcières (Une Trouvaille)" qui se déroule sur la côte ibérique nord, durant la guerre d'Espagne. Un marin disparaît mystérieusement dans une auberge tenue par deux vieilles d'aspect inquiétant. Un jeune officier part à sa recherche. Frisson et action.

"À cause des dollars" clôt le recueil avec la mésaventure d'un homme très bon au sourire triste. Le brave perdit son sourire à cause de vieux dollars retirés de la circulation qui conduisent au drame.

Quatre histoires où je ne me suis pas ennuyé une seconde, lues rapidement et avec enthousiasme. 

Dans une note préliminaire très intéressante, Conrad cite quelques commentaires et critiques formulées à l'encontre de ce recueil lors de sa publication. [Afin de ne pas voir les sujets déflorés, je conseille de consulter cette note à l'issue de la lecture des nouvelles].

La première remarque blâme Conrad de se complaire à évoquer des gens de mer, qui vivent sur des îles solitaires, libérés des entraves du monde civilisé ; ce qui lui autoriserait une plus grande liberté d'imagination, ainsi qu'un jeu plus libre dans le choix de ses personnages et sujets. 
Conrad répond que le simple fait d'avoir à traiter des sujets éloignés du cours ordinaire de l'expérience quotidienne l'a mis dans l'obligation de demeurer encore plus scrupuleusement fidèle à la vérité de ses propres sensations. Le problème a consisté à rendre vraisemblable des sujets inaccoutumés. Pour cela, il a dû créer pour eux l'atmosphère même de leur réalité. L'écrivain reconnaît que ce fut la tâche la plus difficile. [pp 11-13]

Un ami apprécié de l'auteur émit l'opinion que dans la scène dite "du rocher" [pp.125-133] entre Renouard et Miss Moorsom, tournant psychologique du récit, les personnages ne trouvent pas ce qu'il conviendrait qu'ils se disent. En relisant ce dialogue pour la présente édition, Joseph Conrad considère que son ami a [en partie] raison dans le sens où les personnages sont "un peu trop explicite à l'endroit de leur émotion, et qu'ils détruisent ainsi, dans une certaine mesure, ce prestige illusoire qui caractérise leur personnalité."
Il ajoute : "Je le regrette vivement car je considère Le Planteur de Malata comme la presque réalisation de la tentative que j'avais entrepris de faire une chose très difficile, et que j'eusse aimé avoir accomplie aussi parfaitement qu'il m'était possible." [p.15]

Si certains auraient aimé voir une autre issue à cette histoire, je considère que le tragique sied à l'atmosphère qui nimbe le récit. L'auteur ne montre pas une satisfaction excessive et je le trouve sévère envers lui-même.

Les trois autres récits, chacune ayant sa couleur, n'appellent d'autre commentaire que celui de les voir former, avec "Le planteur de Malata", "un ensemble plus grand que les parties" [p 14], remarque que l'auteur prend comme un hommage. Il a en effet produit ces contes à des époques différentes, en des lieux très éloignés les uns des autres et sans qu'ils soient le produit d'une même disposition d'esprit. [p.14]


Merci à Babelio (Masse Critique) et aux éditions Litos.

15 octobre 2025

Quelques vieilles histoires

"Nous possédons quelques vieilles histoires que nous nous repassons de bouche en bouche ; nous exhumons de vieilles malles, boîtes et tiroirs des lettres sans formule de politesse ni signature, dans lesquelles des hommes et des femmes qui ont autrefois existé et vécu sont réduits à de simples initiales ou de petits noms familiers nés de quelqu'affection maintenant incompréhensible et qui nous paraît du sanskrit ou du chacta ; nous entrevoyons vaguement des gens, ceux dans le sang et la semence de qui nous étions nous-mêmes latents et expectants, que la pénombre de ce temps exténué a doués à présent de proportions héroïques, en train d'accomplir leurs actes de simple passion et de simple violence, impénétrables au temps et inexplicables."
William Faulkner - "Absalon, Absalon !" [p.127] - Traduit par R-N Raimbault avec la collaboration de Ch-P Vorce (1953) puis de F. Pitavy (1995). 

 

Ce passage de Faulkner est placé en épigraphe de la troisième chronique, intitulée "Le journaliste", du livre de David Grann "La note américaine / Killers of the flower moon".

 

Pour aller plus loin avec ce passage de Faulkner, voir "Images du temps et inscription de l’événement dans les œuvres de William Faulkner et de Claude Simon", §8 - Anne Bourse.

13 octobre 2025

L'or noir

Les Osages venaient en nombre voir le pétrole jaillir, ils se bousculaient pour avoir la meilleure place, s'assurant de ne pas faire d'étincelles qui auraient provoqué un incendie, suivant le pétrole des yeux lorsqu'il s'élevait à quinze, vingt ou parfois trente mètres dans les airs. Avec ses grandes ailes d'embruns noirs arquées au-dessus du derrick, le pétrole se présentait à eux comme un ange de la mort. Des gouttes recouvraient les champs et les fleurs, et marquaient la peau des travailleurs comme celle des curieux. Malgré tout, les gens se tapaient dans le dos et lançaient leurs chapeaux en l'air pour fêter l'événement. Bigheart, qui mourut peu de temps après la mise en place des lotissements, était salué comme le « Moïse osage ». Et la substance minérale, odorante, visqueuse et sombre semblait être la plus belle chose au monde.

 David Grann - "La note américaine" [p.77]

 

12 octobre 2025

Meurtriers de la fleur de lune

Pocket, 2018 - 425 pages

Vers 1870, les terres des indiens Osages au Kansas sont vendues et la tribu est déplacée vers le Territoire Indien de l'Oklahoma (voir carte wikipédia en 1890). Ayant acheté leur propre réserve, les Osages conservent les droits miniers sur leur terre.

En 1894, de grandes quantités de pétrole ont été découvertes sous la vaste prairie leur appartenant. Au début du 20e siècle, les amérindiens Osages ont négocié et conclu avec le gouvernement américain un accord qui confirmait leurs droits miniers. Les sous-sols de la réserve contenant de grandes quantités de pétrole brut, ses membres bénéficièrent des redevances issues de sa production. Les entreprises et le gouvernement ont envoyé aux Osages des sommes qui, dans les années 1920, ont considérablement augmenté leur richesse. Durant l'année 1923, les Osages gagnèrent 30 millions de dollars en redevances. [Soit plus de 400 millions de $ actuels]

Cette manne considérable fut la cible d'une foule de comploteurs, de race blanche principalement, où l'on comptait aussi bien des hors-la-loi que des juristes, avocats et magnats de tous bords. Dans les années 1920, il est considéré que des dizaines d'amérindiens osages ont été assassinés pour accaparer leur argent. 
Cette évaluation comptée en dizaines est largement sous-estimée, comme le démontre le volumineux dossier établi par David Grann. 

Les investigations auxquelles s'est consacré l'écrivain journaliste, racontées scrupuleusement, révèlent des crimes bien plus nombreux et des corruptions et trahisons sans mesure. Le propre époux d'une Osage, prénommée Mollie, fit partie des rapaces prêts à tout pour s'emparer des biens des Indiens. Il s'agit d'Ernest Burkhart qui finit, lors de l'enquête menée par le valeureux Tom White, agent du Bureau d'Investigation, par se retourner contre les canailles au sommet de la pyramide avide. Parmi celles-ci, on ne peut manquer d'épingler l'ignoble et fier William K. Hale, quasiment intouchable grâce à ses relations criminelles et ses protections politiques.
Mollie Kyle - Burkhart
David Grann revisite les lieux dans les années 2012. Il rencontre des descendants osages et se voit replongé dans de nouvelles archives qui l'invitent à poursuivre son enquête. Il y découvre un tas d'autres assassinats et corruptions impunis. La 4e de couverture parle d'une "enquête époustouflante" et c'est bien le cas.
 
Au bout du livre, Grann s'évertue à remercier tous ceux qui y contribuèrent et cite une multitude de sources qui lui ont permis de tirer du néant cette période funeste. C'est durant celle-ci que l'Amérique tournait le dos au Grand Ouest pour entrer dans l'ère industrielle, qui coïncidait avec la naissance du F.B.I.. Edgar Hoover, premier patron égocentrique du Bureau of Investigation, tira sa gloire du succès de cette enquête monumentale. Il eut peu de mots pour honorer Tom White, l'homme qui fit un travail colossal dans les affaires qui anéantirent tant d'Osades. 

Le travail de David Grann dénonce ce manque de gratitude et valorise l'action des agents du Bureau.

"La note américaine" / "Killers of the flower moon" n'est pas à proprement parler un livre passionnant comme peut l'être un roman policier, car il est très fouillé et s'intègre dans une démarche historique. En découvrant le scandale des assassinats d'Osages par balles, empoisonnements et incendies, l'indignation prend le dessus sur le plaisir de parcourir ce lourd dossier bien rédigé et exhaustif. 
Les pages consacrées au procès à rebondissement de l'ignoble Edgar Hale m'ont particulièrement captivé. [À ce propos, Grann cite un historien local qui s'aventura à dire que ce procès fut l'objet d'une couverture médiatique beaucoup plus impressionnante que celui tenu dans le Tennessee la même année, lors duquel l'instituteur John Thomas Scopes fut accusé d'avoir enseigné la théorie de l'évolution à ses élèves.] [p.267]

Il est clair que l'aspect historique doit être salué et la recherche opiniâtre, souvent vaine, des coupables dans cette triste chronique est une valeur à placer haut. C'est la meilleure gratification que nous procure la lecture de "La note américaine".

La Fleur de Lune du titre choisi par David Grann est une plante dont la fleur, en forme de drapeau blanc, symbolise la pureté, la sérénité et la prospérité.


Extrait à venir.

18 septembre 2025

Mort d'un oublié

Les Éditions de Minuit, 2011 - 62 pages

Écrit d'une seule traite, sans points, les 55 pages de cette phrase-texte sont un réquisitoire emporté et saisissant contre l'assassinat par des vigiles, d'un vagabond coupable d'avoir bu une canette de bière dans un supermarché. Les faits s'inspirent d'un fait réel survenu à Lyon en 2009. Le roman de Mauvignier s'accorde avec les événements relatés dans la presse ("Le Monde"), bien qu'il soit question de vols de bouteilles dans celle-ci, ce qui enlève peu au scandale. Le pauvre hère, cet oublié, aurait-il même volé un casier de bière, on ne bat pas à mort pour cela.

L'écriture de Laurent Mauvignier, d'une extraordinaire efficacité, est déroutante, saccadée, se livre en coups de poing. 

Extrait : 

[Le narrateur s'adresse au frère de la victime.]
[...] et dire que les vigiles l'ont aussi débarrassé de ça, ce moment où quelqu'un voulait le revoir et que lui aussi voulait revoir, entre cette gare et la rue de Lyon, quelqu'un qui est venu et a dû l'attendre, peut-être pas des heures, mais sans doute au moins une, puisqu'ils avaient rendez-vous et qu'il n'est pas venu, et le lendemain non plus il n'est pas venu dans ce bar où ils s'étaient rencontrés et parlé, là où ils s'étaient plu tout de suite, ça aussi ton frère l'a cru, et c'était peut-être vrai, on a envie de le croire parce que sinon ce monde est impossible, vraiment impossible, ils n'ont pas eu le temps de faire l'amour et puis, voilà, quand il allait rencontrer quelqu'un, elle ou lui, quand il allait sortir de l'oubli, ce que j'appelle oubli, lui qui traînait souvent dans la rue du côté de [...] [pp 46-47]

 

15 septembre 2025

Classement d'un amour raté

Christian Bourgeois Éditeur, 2023 - 193 pages
Traduit de l'allemand (Suisse) par Pierre Deshusses


Le narrateur, archiviste, entasse une foule de dossiers sur tous les sujets possibles, qu'il classe dans la maison de sa mère décédée. Il revient sans cesse sur Fabienne, son amour de jeunesse jamais déclaré, devenue Franziska, chanteuse à succès. Il constitue au fur et à mesure un dossier sur elle et il en rêve autant qu'il craint de la contacter pour lui dire enfin son amour. N'était-elle pas éprise de lui autrefois ? N'était-il pas ce premier ami qu'elle mentionne lors des interviews rangées dans ses classeurs ?

Les enfants auraient grandi, ils seraient devenus adultes et auraient quitté la maison. Mais avais-je vraiment eu envie de ces enfants, avais-je voulu partager le quotidien avec Franziska ou n'avais-je pas plutôt besoin d'elle comme ce qu'elle avait été pour moi pendant toute une vie, un amour inaccessible, un désir ? Elle m'avait rendu à la fois heureux et malheureux par son absence. Aurais-je été plus heureux avec elle ? De quoi aurais-je alors rêvé ? [p.188]
Avec elle ou rêver d'elle, risquer de perdre ou mettre à l'abri ses sentiments, voilà le dilemme, mais le temps qui passe ne se rattrape guère, dit la chanson. C'est autour de ces deux pôles que le roman tourne en rond, de manière poétique, si l'on veut, avec des plongeons oniriques dans l'eau profonde et via des rencontres improbables en souriant aux étoiles. J'ai trouvé ce roman ennuyeux, bien qu'il comporte quelques digressions intéressantes, qui ont touché mes fibres sensibles. 
Je n'ai jamais aimé que les gens se fassent des idées sur moi, imaginent ce que je fais ou ne fais pas. Ces clones de moi-même qui rôdent dans les têtes des autres n'ont rien à voir avec ce que je suis et pourtant ils sont une menace, ils me ressemblent, imitent ma voix, font des choses que je ne ferais jamais et qui pourtant deviennent, sous forme de possibles, des parties de moi-même. [p.132]
Ce roman est une errance poétique, baignant dans la mélancolie, où il faut se complaire, sous peine de la trouver absurde.
Peut-être avais-je eu peur de perdre Franziska si je l'avais conquise. Mon amour malheureux, mes rêves, mes fantasmes, personne ne pouvait me les prendre, pas même elle. [p.95]

Par son amour de jeunesse patiemment classé au cours des années, le narrateur semble essayer de protéger ses sentiments de l'œuvre du temps. Mais l’archive ouvre surtout un espace de souvenirs et de chimères, où l’attente et l'irrésolution paraissent stagner interminablement ; il eût fallu, selon moi, une autre maîtrise de l'auteur pour éviter cette lourdeur.

Tout cela offre un texte doux et triste, avec un brin d'humour et de la tendresse qui aboutit sur une issue ouverte que nous garderons secrète – sur l'air de Barbara "Dis, quand reviendras-tu ?"

Peu de critiques de ce livre l'ont interprété de manière similaire. Il est intéressant de se reporter à celle publiée dans le média suisse romand "Le Regard libre" (mars 2023), sous le titre "Le simple désir de durer". 

De même, "Bibliosurf", plus scolaire, pose de bonnes questions et y répond simplement.


31 août 2025

Identité narrative

En exergue de son récit "Le jeune homme", Annie Ernaux écrit : "Si je ne les écris pas, les choses ne sont pas allées jusqu'à leur terme, elles ont été seulement vécues.Elle explicitera sa pensée sur le plateau de "La Grande Librairie" : les choses nous traversent, explique-t-elle ; pour qu'elles existent, elles doivent être écrites, passer dans cette forme-là. Sans cela, on ne comprend pas vraiment sa propre vie. Et encore cela ne suffit pas, ajoute-t-elle, car les ouvrages n'épuisent pas le vécu. Le temps continue de modifier les choses et transforme notre vision sur notre propre histoire pourtant déjà narrée. Ainsi, ses livres déjà écrits, elle ne pourrait pas aujourd'hui les écrire de la même manière. Même s'il y a des récurrences, même si d'œuvre en œuvre, elle revient sur certains événements, elle raconte différemment. L'identité narrative n'est jamais totalement stable ou définitive. Mais, dans son activité, elle fait jaillir le moi. [p.131]

Marianne Chaillan - "Écrire sa vie" (2024)

Le Journal de Montréal (Photo Adobe Stock)